L'épopée David de Sassoun

  Cette légende mythique se déroule au Sassoun, ville et région arméniennes, actuellement situées en Turquie, et au Missir, ancien nom de l’Egypte musulmane. Là, Arméniens et Arabes se croisent, se combattent parfois, et ce sont quatre générations qui défilent, dont celle de David.

  D’une humanité foisonnante, ce texte aborde avec un regard irrévérencieux des thèmes universels : vanité de la guerre, désir de vivre libre ou difficile cohabitation entre les cultures ; le tout avec un humour décalé, tendre et poétique. C’est ainsi qu’un coursier doué de parole vole dans les airs, que des massues pourfendent les nuages, que l’Epée fulgurante fait jaillir de la terre l’Eau noire... Entre temps, on fête les noces de Sanasar avec Quarante-Blonde-Nattes-Tressées, Mehèr s’enivre pendant sept ans et David se fabrique une balançoire en pliant un peuplier...

  Ce récit millénaire prend des résonances contemporaines avec l’image des hommes, de leurs alliances et de leurs conflits, et dans la dérision apportée aux motifs de guerre. Les femmes, elles, qu’elles soient magiciennes ou guerrières, modifient le cours des destinées par leur discernement ou leur pouvoir prémonitoire. Mais c’est pourtant par une équivalence de force que la princesse Kandouth  deviendra l’égale de David.

  Un texte où le magique côtoie le mystique, et où le merveilleux chrétien s’allie au bon sens populaire.

 

 

L’esprit de David de Sassoun

  Les légendes sont le vin des peuples, elles sont l’ivresse qui vient après l’histoire quand les hommes s’érigent en dieux pour avoir terrassé les convoitises de leurs ennemis et pour se prémunir de courage contre les assauts d’ennemis à venir. S’il est vrai qu’«un pays sans légendes risque de mourir de froid», comme le dit si bien le poète français Patrice de la Tour du Pin, alors les Arméniens ont le sang chaud et l’imagination fertile, qui ont puisé dans leur épopée David de Sassoun cette représentation démesurée d’eux-mêmes qui devait nourrir au cours des siècles leur esprit de résistance et qui s’incarna dans ces fedaï des montagnes arméniennes en proie aux harcèlements des prédateurs de tout poil.
Pour comprendre un Arménien, sa vitalité, sa combativité, son être-au-monde, il faut écouter dire les suites héroïques de David de Sassoun, entendre ces figures de fous en mouvement, et quel mouvement ! du tsunami humain, plus qu’humain, Roland furieux avant la lettre, dont l’auteur ne serait pas un seul Arioste, mais mille, dix mille !
   Qu’on s’imagine l’Arménie… Un ensemble de nids d’aigle situé exactement au point névralgique d’un carrefour où passent tous les nomades et où s’infiltreront toutes les convoitises territoriales par les routes du Caucase, d’Asie et du Moyen-Orient… Pour préserver leur foi chrétienne, les Arméniens se battent contre les Perses au Ve siècle. Deux siècles plus tard, ils doivent répondre à la conquête arabe et parviennent à rester du côté des Byzantins. De ces constants affrontements naît David de Sassoun, le bréviaire des résistants arméniens ressassé dans une parole faite d’éclats de rire et d’éclats de voix où le récit poétique multiplie ses formes comme autant de répliques aux hystéries de l’histoire. 
   L’esprit de David de Sassoun souffle toujours…

Denis Donikian.